L'édito de Jacky Durand
Quand le téléphone a sonné, il y a quelques semaines, dans mon petit bout du monde des Hautes-Vosges, j'ai songé à cette antienne que nous répétait un rédacteur en chef d'un quotidien régional alors que nous hésitions sur le choix de la une :
« La vie est plus intelligente que nous. »
Oui, la vie est plus intelligente que nous, quand au bout du fil, j'ai échangé pour la première fois avec Vincent Brassart, président-fondateur de la Tablée des Chefs France.
Il me demandait si je voulais bien dédicacer mon dernier roman « Les beignets de ma mère » pour une de leurs cheffes bénévoles engagée dans l'éducation alimentaire des jeunes à travers des ateliers culinaires. J'ai écrit alors sur la troisième page « La cuisine c'est beaucoup plus que des recettes, c'est le goût de la vie. »
Cette dédicace, je veux désormais l'offrir à l'ensemble des femmes et des hommes qui, par leurs actions et leurs générosités dans La Tablée des Chefs, aident une jeunesse, si fragilisée aujourd'hui, à bouffer la vie à pleines dents.
Je me reconnais d'autant plus dans la mission de la Tablée des Chefs de lutter contre la précarité alimentaire en remplissant l'assiette de savoir faire et de savoir être bon pour le corps et l'esprit que j'en suis venu à écrire sur la nourriture par le biais de mon vécu de reporter tout-terrain.
Depuis quarante-cinq ans de journalisme, je ne suis qu'un passeur de la vie des autres, de
ce qu'ils m'ont appris et qu'ils continuent de m'apporter. Ils ont été gamins des quartiers
populaires à la Grande Borne de Grigny en Essonne ou élu le plus grand chef étoilé du
monde en 2015 avec Pierre Gagnaire qui n'a de cesse de répéter depuis cinquante ans aux
fourneaux : « Mon plaisir, c'est de donner du plaisir aux autres. »
Je pense aussi à tous ces invisibles, ces humbles qui, en cuisinant, ont nourri ma vocation à voir et écouter, les deux outils indispensables du reporter. Il y a eu, notamment, ma mère qui m'a appris à éplucher ma première pomme de terre à huit ans ; l'oncle Jules qui m'enseigna, quand j'étais adolescent, sa science du fromage de tête au retour du marché du samedi où il débusquait sur l'étal d'un maraîcher grincheux la Belle de Fontenay qui faisait des stratosphériques patates sautées. Plus tard à Bagdad, à l'époque de la boucherie de la guerre Iran-Irak (1980-1989) et de la dictature sanglante de Saddam Hussein, une vieille femme dont les fils risquaient leur peau chaque instant passé au front, m'apprit à faire les dolmas, ces merveilles de légumes farcis que l'on peut déguster des Balkans au Caucase en passant par le Moyen-Orient. Toutes et tous ont nourri ma vocation pour la transmission qui est pour moi au cœur des multiples interventions de la Tablée des chefs en faveur du bien manger.
« L'éducation alimentaire est aussi fondamentale que l'accès à la santé pour tous, elle
devrait faire partie du cursus scolaire », affirme mon amie Noha Baz, médecin pédiatre,
écrivaine culinaire et autrice d'une thèse sur la transmission du goût aux enfants qui milite
pour des ateliers ludiques adaptés aux différents âges : « Il faut leur mettre les mains dans
la farine dès trois ans. Quand je leur parle des amandes, je leur dit que c'est bon pour la
peau, que le yaourt favorise les dents solides. »
C'est tout le sens de l'action de La Tablée des Chefs qui durant l'année scolaire 2025-2026 aura organisé 394 ateliers culinaires dans 40 collèges (dont 60% en réseau d'éducation prioritaire) avec 43 chefs bénévoles. J'ai retrouvé dans le reportage en avril 2025 de Marie-Eve Lacasse, journaliste à Libération, sur un atelier culinaire de la Tablée des chefs au collège Jean-Jaurès, à Pantin (Seine-Saint-Denis) ce bain de jouvence qu'est l'immersion parmi des ados.
Apprendre à des mômes à faire la différence entre une feuille de laurier et un brin de persil est un apprentissage autant pour eux que pour moi en m'appropriant leur langage, en acceptant de penser contre moi-même, chantre du fait-maison et du bon produit alors que eux sont soumis depuis l'enfance au marketing de la malbouffe prête à manger.

C'est un constat accablant mais cela ne doit pas être une fatalité comme le démontraient les propos dans Libération de la cheffe Niki Kopcke qui animait ce jour-là l'atelier culinaire du collègeJean-Jaurès : « Comment détourner les ados de cette tentation des burgers ? C’est d’autant plus difficile qu’il y a toute une ingénierie derrière, pensée pour rendre cette nourriture addictive. Car il faut être honnête, c’est très bon !» réfléchit la cheffe qui a grandi à New York. «Pour moi, le plus important, c’est de créer une nouvelle passerelle. Pour se
détourner du fast-food, je ne vais pas leur montrer comment faire une salade, mais plutôt comment cuisiner un sandwich grillé.»
Quand transmission rime avec mission, la plus belle récompense vient de celles et de ceux
à qui elle s'adresse. La Tablée des Chefs a procédé à une étude d'impact auprès de ses
participants à l'issue de ses ateliers culinaires 2025/2026 :
60 % des élèves interrogés ont davantage envie de manger des plats maison ; 68,7% ont découvert de nouveaux aliments et de nouvelles saveurs ; 66 % se sentent autonomes en cuisine.
Quand on vous disait que la vie est plus intelligente que nous...



